Et si la sensibilité était une force politique ?

Depuis quand la sensibilité décrédibilise une cause ?
Et si c’était justement parce qu’on est touchées qu’on agit ?

Le care, c’est doux, féminin, discret — donc pas politique. Pas sérieux.
Et pourtant, il est partout : dans nos choix alimentaires, nos gestes quotidiens, notre rejet de la violence ordinaire.

Pourquoi, alors, continue-t-on à considérer que cette sensibilité fragilise le combat vegan ? Et si elle en était au contraire la force motrice ?

“T’es trop sensible”, “c’est parce que t’es une femme”, “non mais les filles de toute façon ça chouine pour un rien”, “vous n’avez pas besoin de manger autant que nous”. J’en ai entendu tellement des phrases comme celles-ci…

En parallèle du mouvement masculiniste et même sans aller jusque-là, de la crainte qu’ont les hommes de la baisse de leur virilité s’ils mangent moins de viande, on trouve la “faiblesse” féminine. Parlons-en !

Care féminin et véganisme

La sensibilité féminine : outil politique ou cliché genré ?

“On veut bien que tu cuisines du tofu, pas que tu parles d’antispécisme.”

Il serait plus logique lorsqu’on est une femme de s’intéresser au sort des animaux. Nous serions de petites choses fragiles et sensibles, bien sûr qu’on s’émeut. Les femmes sont surreprésentées dans la sphère des recettes de cuisine et n’osent pas, ou peu, s’emparer des “grands” sujets avec des mots à priori plus complexes que “recettes de tofu maison”, “réduire sa consommation de viande”, “équilibrer ses assiettes végétales”.

Il ne s’agit pas d’un jugement puisque je fais partie des personnes qui tiennent ces propos. Et je suis convaincue que la cuisine pratique est un “grand” sujet.

Mais il s’agit bien d’un constat que les femmes sont encore cantonnées au care, au prendre soin, à l’émotionnel, au pratico-pratique. Et la sphère intellectuelle, qui réfléchit et pose des constats pragmatiques, ne leur est pas réservée, elles peinent à s’y faire une place*.

On dira plus facilement, timidement, presqu’en s’excusant :

  • “je réduis ma consommation de produits animaux, car ça me fait mal au cœur ;
  • j’essaie de faire ma part ;
  • je n’impose rien, mais c’est quand même difficile de voir toute cette souffrance”.

Comme s’il fallait s’excuser d’exister avec ses tripes ?!

Nous en sommes encore réduites à ne pas être crédibles dans nos choix, à être ramenées à notre statut social de plante verte : “sois belle, ferme ta bouche et ne pense pas trop”.

Ne pas être trop vindicative dans son militantisme, ses convictions. Les recettes, c’est mignon, va pas non plus utiliser des mots savants comme antispécisme, oh.

Des fois qu’en plus, on ne soit pas calée avec un bac + 10 sur le sujet, on ne va quand même pas émettre une opinion qui nous sortirait de la posture dans laquelle on nous a fourrée.

Et, on ne va pas se mentir, dans laquelle beaucoup restent pour ne pas s’en prendre plein la tronche.

*Absolument tous les domaines sont concernés : à diplômes et expériences égales, une femme n’apparait jamais aussi crédible à traiter un sujet que son homologue masculin.

Pourquoi s’excuser ?

On peut avoir des idées et des convictions sans diplôme.

Arrêtons de nous excuser d’avoir des idées, des opinions et de les verbaliser d’une façon ou d’une autre.

Cela ne veut pas dire que notre réflexion est parfaite, qu’on ne peut pas se tromper. Ou que l’on n’est pas légitime, même s’il s’agit d’un ressenti personnel.

Quand on prend un peu de recul, en quoi ce ressenti personnel de l’injustice qui est causée aux êtres sentients serait-il honteux ?

De quoi devrait-on s’excuser au juste ?

Il s’agit effectivement, du point de vue des animaux, d’une question de morale. Et celle-ci n’est pas universelle.

Mais pendant qu’on s’excuse, d’autres s’autorisent tout. Notamment ceux qui ont fait de la viande un outil de domination.

Les zhoms.

#NotAllZhoms, mais quand même beaucoup.

Les hommes, la viande et la peur de la castration sociale

Il suffit d’observer une pub pour un barbecue, un fast food ou un burger XXL pour comprendre que la viande, dans l’imaginaire collectif, ce n’est pas juste un aliment : c’est un symbole.

Un rite viril. Une promesse de puissance.

Manger de la viande, c’est faire partie de la meute. C’est affirmer sa domination, sur les autres hommes, sur la nature, sur les animaux. C’est croquer le monde à pleines dents — littéralement.

Et à l’inverse, refuser la viande, c’est suspect. C’est “faire sa chochotte”. “Être une petite nature”. “Se féminiser”.

Sexisme, bonjouuuur.

Vous avez déjà entendu quelqu’un dire à un homme vegan : “ah mais t’es pas comme les autres gars, toi” ? Sous-entendu : t’es pas vraiment un mec. Parce que dans cette culture-là, la compassion, c’est bon pour les femmes.

Dans La politique sexuelle de la viande, Carol J. Adams le démonte très bien : la consommation de chair animale est indissociable d’un système patriarcal où le corps de l’autre est un objet qu’on peut s’approprier.

L’animal devient un produit, comme la femme devient un fantasme. Tout est question de prise, de domination, de contrôle.

Alors forcément, quand un homme renonce à ça, c’est vécu comme une trahison.

Il rejette le pacte viril. Le bro code^^. Il devient “vulnérable”, “pas fiable”, “inquiétant”.

Et il expose, par sa posture, ce que les autres préfèrent ne pas voir : qu’on peut être fort autrement. Qu’on peut refuser de faire souffrir. Qu’on peut s’émouvoir sans s’écrouler.

Bah oui chaton, un cœur, c’est pas juste pour irriguer ta bi tes biceps.

Et soyons lucides : le rejet du care, chez beaucoup d’hommes, n’est pas juste une négligence.

C’est un refus actif de l’envisager comme une posture politique valable. Prendre soin, c’est être du côté des faibles. Or, la virilité ne supporte pas d’être rangée du côté de la faiblesse. Ce serait comme avouer qu’on pourrait, peut-être, ne pas être au sommet de la chaîne. Inenvisageable.

#JeSuisUnZhom.

Pourquoi le care fait peur ?

Si je prends soin, je reconnais l’autre, je reconnais ses droits, sa douleur.

Or, c’est plus facile de dominer que de compatir.

Et si on arrêtait de traiter la compassion comme une maladie chronique féminine ?

Si le care a été d’office réservé aux femmes, il est quand même fou qu’on doive s’excuser de vouloir qu’il se répande bien davantage dans la société. Il faut en finir avec cette idée que prendre soin mutuellement les uns des autres est une faiblesse.

L’antispécisme : une question morale… ou sociale ?

Du point de vue écologique, il y a un réel consensus scientifique sur les dégâts que nous infligeons et l’urgence qu’il y a à changer les choses.

Il est difficile, à moins d’être d’une grande mauvaise foi ou d’être âpre au gain, de reconnaître un quelconque avantage à continuer la destruction de l’environnement.

C’est pragmatique. C’est une des raisons, à mon avis, qui fait qu’il est bien plus facile de se dire “écolo” (quoi que ce terme recoupe…) et qu’il y a bien plus de voix en faveur de l’écologie, de la “planète” qu’en faveur des animaux. Et c’est bien moins risqué socialement.

Regardez autour de vous, on va plus facilement dire, “c’est triste cet incendie, ça détruit la nature”, plutôt que “c’est triste que tout soit détruit, et la nature et tous les animaux qui vivent là”.

L’écologie est devenue une opinion “raisonnable”, quasi obligatoire (bien que disparate), alors que le véganisme est encore vu comme extrême, car il remet en question les privilèges humains.

Parce qu’admettre qu’on peut vivre sans faire souffrir, c’est admettre qu’on choisit de continuer à le faire.
Et là, ça pique.

L’antispécisme ne parle pas de CO₂ ni d’énergie renouvelable.

Il parle de vies broyées, de corps mutilés, d’indifférence érigée en système.

Il ne nous propose pas un avenir meilleur, il nous demande : à quel prix continues-tu à vivre comme ça ?

Et cette question, elle est tout sauf confortable. Elle attaque nos habitudes, nos traditions, nos plats préférés, nos fiertés culinaires, nos dimanches en famille. Elle attaque même parfois notre rapport à l’amour, quand celui ou celle qu’on aime ne fait pas le même choix.

C’est pour ça qu’on dira plus facilement “je trie mes déchets” que “je refuse de tuer pour manger”. L’un est sans danger ni jugement implicite pour la personne en face. L’autre peut être douloureux et très inconfortable.

Le véganisme est encore vu comme extrême, non parce qu’il l’est, mais parce qu’il met chacun·e face à ses contradictions. Il ne se contente pas de pointer des faits : il implique une remise en question personnelle, concrète, intime.

Et ça, dans une société qui aime les causes “à distance” (un like c’est pas trop dur, ne rien laisser passer en face de la personne, c’est autre chose), c’est peut-être ce qu’il y a de plus révolutionnaire.

Le care n’est pas une faiblesse, c’est un levier de transformation

Alors non, ce n’est pas notre sensibilité qui décrédibilise la cause vegan.

C’est le regard qu’on porte encore sur les femmes qui ressentent “trop”, qui s’indignent “trop”, qui prennent “trop” soin. C’est cette vieille idée que les émotions n’ont pas leur place dans le politique.

Mais il est grand temps d’en finir avec ce mythe. Le care n’est pas un défaut à gommer, mais une force à diffuser. Une manière de résister sans reproduire. Une façon d’agir sans dominer.

Quand vous êtes gêné·e de vos convictions, opinions, demandez-vous pourquoi. Êtes-vous vraiment en tord ? Être empathique fait-il de vous une mauvaise personne ? Être pragmatique sur la non-nécessité de tuer pour vivre fait-il de vous quelqu’un de déconnecté ? Je ne crois pas. Et vous ?

Pour aller plus loin

Ce n’est évidemment pas exhaustif, si vous avez d’autres ressources sur le care féminin, que vous souhaitez partager en commentaire, faites-vous plaisir !

📚 Livres

  • La politique sexuelle de la viande – Carol J. Adams
  • Steaksisme – Nora Bouazzouni

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Mélanie

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10 Comments

  1. Mona says:

    Le “care” féminin… s’il est dévalorisé dans la société, il est aussi bien pratique pour ceux qui en profitent. Je partage ici une réflexion qui me travaille depuis quelques temps : cette compétence, ou cet ensemble de compétences,
    recherchée.s mais pas valorisée.s financièrement ni socialement dans le monde du travail, est principalement représentée dans des métiers très féminisés : éducation, animation, soin, accompagnement, mais aussi postes de support dans les entreprises (kikou les petites mains qui se mettent en 4 pour que tout roule dans l’organisation), métiers du contact à un public, à de la clientèle…
    En changeant de métier pour un autre beaucoup plus “masculin”, je me suis aperçue de la baisse considérable de la charge mentale, ou plutôt affective (dans le sens “des affects, des siens et de ceux des autres”), émotionnelle, que je ressentais au boulot. Certes tout n’est pas toujours simple… mais quand même.
    Alors je pose la question là : Des métiers mal payés et compliqués, mais dont la complexité n’est pas reconnue, et la capacité à y faire face, pas valorisée, sont principalement exercés par des femmes. Cantonner les femmes à ces emplois compliqués et difficiles, et cantonner ces emplois à des salaires merdiq… euh pardon ingrats (c’est le mot !)… Est-ce que j’irais jusqu’à dire que ce mécanisme de société doublement oppressant est délibéré ???? Ben, en fait, oui.
    Bref, je m’écarte un peu du sujet, mais il est possible que le fait pour bien des hommes de ne pas avoir eu à se frotter à cette dimension complexe du rapport à l’autre (j’entends par là ne pas avoir appris/ été formaté à devoir composer avec / à faire passer devant les siens les affects des uns et des autres) prenne sa part dans l’équation “le veganisme c’est pas un truc de bonhomme” ou encore “le care mais quel care ? Ça existe pas”. Je pense que c’est une dimension qui passe carrément sous les radars de bien des “zhoms”.

    Cela étant dit, je ne regrette pas une seconde d’avoir envoyé mon précédent employeur* se faire f***** avec sa culpabilisation à deux balles et sa soi-disant bienveillance qui s’exerce toujours au détriment de ses employés !
    *le plus gros de France, vous l’avez ?

    1. Merci pour ton analyse très intéressante, je suis d’accord avec toi. C’est triste d’en arriver là parfois, mais quand il fait aussi se protéger, pas d’autres choix. En espérant que l’éducation évolue sur ce point…

  2. Isa says:

    Merci pour les termes posés, voici un micro : 🎤 + 📣

    Le care et la sollicitude pour moi est la pierre angulaire de tout, et quand je vois la pauvreté si ce n’est la médiocrité des zhoms dans ce domaine, et toutes les victimes directes et/ou collatérales qui en découlent (les femmes, les animaux, la nature, et encore là c’est sans ajouter les filtres de racisme ou classisme ou homo-lesbophobie & co), ça m’assomme.

    Je ne voudrais jamais agir comme eux ni leur ressembler, et je suis fière du fond et de la forme de notre antispécisme. Comme l’écrivait Lucile Peytavin dans son ouvrage “Le coût de la virilité” : vu les conséquences et le coût que représente pour la société le virilisme, même à petite échelle, est-ce que nous n’aurions-nous pas tous intérêt à nous comporter… comme les femmes ?!
    (oui)

    merci encore pour ce billet. Comme d’hab la honte change de camp, et ça dans tous les domaines

    1. Bonjour Isa,
      Je suis bien d’accord avec toi, il est temps que l’on arrête de considérer la sollicitude comme une faiblesse.
      La citation est percutante, merci de l’avoir partagée 🙂

  3. Fanny says:

    Merci pour ce partage Mélanie ! Les verrous autour de la consommation masculine de viande et autres produits animaux sont tellement immenses et ancrés :(( c’en est parfois décourageant…. Et s’il n’y avait que ce sujet…

    1. Bonjour Fanny,

      Eh oui, ils sont nombreux et bien plantés dans le béton armé…
      Une chose à la fois, c’est déjà pas mal, on ne va pas changer le monde en une fois de toute façon.

  4. Delphine says:

    Bonjour ! Merci de remettre l’église au milieu du village (j’adore cette expression et on n’a pas si souvent l’occasion de bien la placer). Tu permets de se remettre en tête les arguments pour pouvoir les ressortir.

  5. Adeline says:

    Salut Mélanie ! A te lire, je me dis que tu dois être une fidèle lectrice des billets de Baptiste Beaulieu, non ? Ah, les zhoms…
    Oui, ne nous laissons pas marcher sur les pieds, notre combat est légitime et le fait que nous soyons en minorité ne doit pas donner l’impression que c’est un sujet mineur.

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